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"Cité Administrative en dérive fédérale"
Des bannières faites de rubans de chantiers, alternativement noirs et rouges, flottaient cet été, à l’instar d’oriflammes déchiquetés, sur l’esplanade de la Cité administrative, le temps de son investissement par le festival Pleinopenair…
Une œuvre du plasticien Julien Celdran évoquant de façon synthétique l’avenir proche et immédiat de la Cité Administrative, dans le contexte d’un désintérêt symptomatique de la part du fédéral (les deux bannières..) de l’avenir de ce site majeur et stratégique au cœur de notre capitale…
Les avis restent et demeurent, faute d’une réelle connaissance du site par le grand public, partagés sur ce dinosaure urbanistique qu’est la cité administrative : et de fait, (cela dit sans aucun préjugé esthétique, que du contraire) avec ses 6 ha, la Cité, à laquelle il faudra d’ailleurs désormais retrouver un nom correspondant à son(es) affectation(s) future(s) est un véritable mastodonte qui occupe 1,6 % du pentagone pour une superficie équivalente à 10 fois la Grand-Place ou, pour les amateurs de références plus exotiques, à 10 % de la Cité Interdite.
Ses quelque 40 ans d’histoire sont, à maints égards, emblématiques d’une certaine forme de (dés / dys-) urbanisation du pentagone que le vocabulaire courant architectural désigne sous forme de « bruxellisation ».
Conçue dans le sillage de l’axe urbain qui était censé cicatriser le tissu urbain du centre mis à mal par trois quarts de siècle de travaux pour la Jonction ferroviaire Nord-Midi, la Cité Administrative voit sa construction débuter en 1958. Elle s’achèvera un quart de siècle plus tard…en 1983, dans un contexte socio-politique belgo-belge, fédéral et communautarisé, faisant apparaître sa destination première et ostentatoire de cité administrative de l’Etat quelque peu obsolète. Dès l’orée XXIe siècle, soit à peine plus de quinze ans après l’achèvement du chantier, des travaux de rénovation s’imposent : étanchéité à coup sûr, remise aux normes (désamiantage), rien de très dramatique, si ce n’est que notre Etat sort avec peine des méandres traumatisants de la rénovation du Berlaymont : Et puis, il est toujours embarrassant de grever le budget de dépenses somptuaires fédérales n’apparaissant plus comme indispensables en ces heures de coupes et remises à flot budgétaires. La réponse est toute prête et vite trouvée : le « sale et lease back », à une société privée.
La Tour des Finances est vendue dès 2002 à la société néerlandaise Breevast. En 2003, c’est le reste du site qui connaît le même sort, dont Breevast revend ensuite la moitié des parts en 2004 à Dexia et Immobel/CIB.
Se soustrayant aux charges de rénovation, l’Etat, plus que vendre, brade ainsi son patrimoine en réalisant plutôt une opération d’équilibrage budgétaire à court terme,. Par la clause de lease back, l’Etat restant locataire du bien après sa vente, le promoteur privé conclut, de son côté, une opération sans aucun risque et pratiquement blanche.
La tutelle administrative du développement du projet revient à la Région Bruxelloise et à la Ville de Bruxelles, qui se voient investies du rôle de gendarme devant imposer des contraintes urbanistiques à un propriétaire privé, pour une zone érigée en Z.I.R., zone d’intérêt régional, à l’instar de 14 autres sites de la région.
A la protection relative induite par son statut de Z.I.R. (35% du périmètre protégé devront être affectés au logement), il convient néanmoins d’opposer les restrictions réelles apportées à la transparence et à une étude réfléchie du processus :
La vente du site s’est faite sans plan ni programme préalables, mettant ainsi la charrue ou plutôt les grues de démolition avant les bœufs.
La Tour des Finances a été exclue du périmètre Z.I.R. ce qui permet d’office la rénovation de 220 000 m2 sur simple permis et enlève autant de superficie à l’obligation d’affectation mixte.
Une enquête publique n’a été prévue qu’après le P.PA.S., soit bien trop tard.
Une véritable information / consultation citoyenne préalable et une conscientisation large de l’opinion ont à l’évidence fait défaut.
C’est pour réagir à ces dysfonctionnements, examiner les possibilités de correction ou, à tout le moins, retirer les enseignements utiles pouvant servir pour d’autres Z.I.R. et dans d’autres situations similaires qu’est né le projet MapRAC (Map comme cartographie et état de la question RAC pour Rijksadministratief Centrum) fédérant les énergies et les réflexions des collectifs Disturb, Citymin(e)d, du bureau Vers plus de bien-être et de Gwenaël Breës de Nova :
En novembre 2003 et en mars 2004 (19-21) ont ainsi été successivement organisés un débat public ainsi qu’un week-end de réflexion, ouverts à toute personne intéressée. Un journal mettant en carte et en questions les enjeux soulevés par la Cité administrative et articulant clairement les axes de réflexion suivis par les animateurs de MapRAC (procédure, urbanisme, mobilité, sociologie urbaine et patrimoine architectural) est ensuite paru cet été pendant le festival Pleinopenair qui s’est pour l’occasion sédentarisé de façon stratégique sur la Cité Administrative.
L’analyse des potentiels du site a conduit MapRAC à élaborer un éventail fourni de propositions sur le long et le moyen terme, appréhendant l’espace de la Cité en termes de vides et de pleins, en tant qu’espace bâti et d’espace de circulation.
Ouverture et poly-fonctionnalité, intégration au niveau local, celui du quartier dans laquelle elle s’insère, mais aussi à celui de la ville-région, de la nation, voire de l’international sont autant d’éléments qui se retrouvent dans des propositions pouvant aller de l’accueil d’un Institut du monde arabe et d’une université globale à la réalisation d’un lotissement sur « dalle surélevée » ou encore à la création d’une jonction avec accès et circulation avec le Botanique…
Au-delà de ces enjeux importants de réflexion se pose dans l’immédiat la question de l’affectation pendant la période de transition correspondant à l’échelonnement des travaux de rénovation. Janvier 2005 devrait voir la Cité entièrement vide, avec le départ de ses derniers occupants. L’optimisme situerait la fin du chantier à 2008, mais il est statistiquement déjà prévisible que cette échéance aura naturellement tendance à être extensible. En attendant, avec des coûts collatéraux non négligeables sur l’activité socio-économique du quartier, le patrimoine, s’il reste vide et non utilisé pendant la durée du chantier, risque de se dégrader et de tourner inévitablement au chancre urbain.
MapRAC a demandé la possibilité d’utilisation planifiée du site, à des fins, qu’elles soient associatives, culturelles ou simplement relationnelles, d’utilité collective dans certains de ses espaces les plus significatifs (salle polyvalente, cafétaria, commerces de l’arcade « Rivoli »). Des négociations avec la Ville sont actuellement en cours…
Sans même rentrer dans des détails trop techniques, je voudras souligner les quelques questionnements urbains qu’un aperçu synthétique de la situation et une simple visite du site suscite d’emblée :
A un niveau de cycle architectural, celle de remarquer qu’après près de 40 ans de construction, et quelque 20 ans d’utilisation effective, s’impose ou est imposée une rénovation « lourde » qui prendra sans doute une petite dizaine d’années. On est loin ici donc, dans cette architecture fonctionnaliste, de l’aspiration utopique à l’inscription dans la durée, voire l’éternité, qui a marqué l’architecture classique…En architecture comme pour les autres biens de la société de consommation, le turn over est de mise, sans que l’on ne semble se préoccuper des gaspillages d’énergie et de moyens induits par l’acceptation de cette pratique.
A un niveau patrimonial, force est de constater que les enseignements du passé sombrent très vite dans l’oubli. En 1965, on détruisait la Maison du Peuple de Horta, en plein Sablon. L’histoire se répète aujourd’hui, avec pour cible ces bâtiments pour lesquels on avait allègrement sacrifié de nombreux témoignages du Bruxelles XIXe s. et début XXe s..
Un seul constat suffit : aucun bâtiment fonctionnaliste l’après-guerre n’est aujourd’hui « classé » à Bruxelles, et ce malgré les mobilisations partielles d’opinion et de presse suscitées par les démolitions récentes des tours Martini, du Lotto etc…
Une simple balade dans la Cité Administrative, l’œil aux aguets, suffirait pourtant au promeneur le moins averti pour déceler ses multiples richesses patrimoniales ou, à tout le moins, sa valeur de témoignage d’une époque révolue. Et ce, sans compter les espaces intérieurs, qu’il s’agisse de la cafétaria, à front de jardin Pechère, véritablement spectaculaire, ou encore de feue la « chapelle » sise jusque dans un passé très récent au 2e étage de la Tour des Finances. La presse vient de nous annoncer le démontage de cette salle de recueillement poly- / a-confessionnelle, à l’architecture palmiforme et organique ornée de somptueux vitraux. Cela en attente, bien entendu, de reconstitution en lieu adéquat, une situation qui n’est pas sans rappeler le démontage de l’hôtel Aubecq de Horta, dont les pierres et ferronneries de façade croupissent depuis voici plus d’un demi-siècle dans divers entrepôts de fortune.
Se rendre à la Cité administrative et y jouir depuis l’esplanade ou les jardins Pechère d’un panorama inoubliable sur notre capitale, c’est profiter pleinement de la respiration, et du potentiel d’ « agora », de place citoyenne de l’ensemble.
Car le paradoxe veut que Bruxelles, même si elle s’articule encore autour du noyer médiéval de son « grand marché », ne connaît plus de véritable place d’envergure. Bruxelles est, certes, une ville de grands axes de circulations aérés et/ou arborés, de parcs et d’intérieurs d’îlots somptueux mais où sont ces espaces fédérateurs, de rencontre, d’arrêt et de loisir que sont les places dans une conception urbanistique équilibrée ?
Avec une mixité équilibrée, de bureaux, de lieux associatifs ou de culture dans les espaces qui s’y prêtent, d’habitations et de commerces judicieusement choisis, la Cité s’imposerait sans peine comme une espace unique, privilégié, à la fois intime et collectif, de rencontre, d’ouverture et de loisir au cœur de l’agglomération bruxelloise…Sans compter que la Cité est implantée à une position-charnière entre Sud / Nord, Est / Ouest de l’agglomération, proche de grands axes de circulation automobile. A cet égard, elle pourrait également articuler et devenir le maillon fort d’un troisième itinéraire de jonction pour usagers légers, entre « Haut » et « Bas » de la Ville…Complétant les axes Sablons / Marolles , Mont des Arts / Marché aux herbes / Dansaert, les jalons de ce possible circuit sont en train de se mettre en place avec des lieux culturels « forts » tels que le nouveau Théâtre National ou le KVS.
Tout est là en définitive pour rêver d’un autre et meilleur possible.
Il ne reste que le nerf de la guerre…Et revenir à la question des moyens et marges de manœuvre dont disposent les pouvoirs publics.
On pourra, certes, améliorer le processus décisionnel, intégrer une meilleure et préalable concertation de tous les acteurs concernés et ainsi de suite : le fait n’en reste pas moins que Bruxelles, (la Région Bruxelloise comme la Ville de Bruxelles), ne dispose pas des ressources lui permettant d’organiser un développement urbanistique ou culturel volontariste. Celui qu’elle mérite et qu’elle devrait pouvoir mener avec les ressources qu’elle génère et qui devraient, logiquement, lui revenir de droit.
Comment expliquer que cette ville, capitale régionale / nationale / supra-nationale, au cœur de l’une des régions (le proche Brabant) les plus riches en P.I.B. par habitant de toute l’Union Européenne, ne puisse pas mener une véritable politique urbanistique architecturale et artistique autonome ?
Bruxelles en 1914, le « grand Bruxelles » de l’époque, avec ses 19 communes, comptait déjà 850 000 hab., soit à peine quelques dizaines de milliers de contribuables de moins qu’aujourd’hui. Entre temps, tout au long du XXe siècle, Bruxelles a connu l’évolution que l’on sait : un exode massif des classes moyennes supérieures vers les banlieues des deux Brabant, exclues de la définition sclérosée des frontières de la Région bruxelloise telles que consacrées lors du processus de fédéralisation du pays, et leur remplacement dans les anciennes communes bourgeoises de l’époque (de Saint-Josse à Schaerbeek en passant par Laeken) par des couches sociales nettement moins favorisées, alors même que les coûts structurels de l’agglomération ne cessent d’augmenter.
Plus que d’une « Région » bruxelloise, il conviendrait actuellement de parler de réunion d’arrondissements communaux d’une seule et même ville, et plutôt étendre la réalité contemporaine du concept de région à toutes ces communes brabançonnes limitrophes, habitées par des gens qui consomment et travaillent à Bruxelles, en utilisent et amortissent les infrastructures, sans y payer leurs impôts…Et nous revoilà au cœur de la signification métaphorique soulevée par les oriflammes de Celdran, celui d’un éternel débat, fondamental, et que tout le monde en Belgique n’a sans doute pas envie d’élucider avec objectivité et rationalité.
Emmanuel Lambion in L’Art Même n°26, janvier 2005, pp. 24-25.